Tribune dans le Monde.fr du 10 mai 2013, Mémoire de l’esclavage : Réconciliation

Mémoire de l’esclavage : réconciliation

Le Monde.fr | 10.05.2013 à 11h03
Par Serge Romana (Professeur de médecine, Généticien Président du Comité
Marche du 23 mai 1998)

La grève générale qui paralysa les Antilles en 2009 démontra combien les
société s domiennes étaient minées par d’inextricables problèmes économiques,
sociaux et identitaires. Secrétaire d’État chargé de l’outre-mer de l’époque, Yves
Jégo, déclara dans Le Nouvel Observateur du 25 février 2009 : “L’Histoire et
ses drames pèsent d’un poids très important dans ce conflit qui n’était pas
seulement une crise de pouvoir d’achat, mais aussi une crise identitaire”. Par
ces mots, il mettait en exergue le poids toujours prégnant de l’esclavage et de la
colonisation dans la réalité économique et politique de ces pays.
Aujourd’hui, certaines associations conflictualisent la mémoire de l’esclavage en
faisant miroiter l’obtention de réparations financières pour chaque descendant
d’esclaves ou encore pour le paiement d’une dette qui assurerait l’indépendance
des Antilles. Des revendications qui s’appuient sur un ressentiment anti-français
tenace.
La mémoire de l’esclavage colonial est une question politique majeure dont le
traitement pèsera sur l’avenir des peuples d’outre-mer. Elle ne peut se résumer
à des commémorations de l’abolition de l’esclavage, fussent-elles nationales
comme celle du 10 mai. Les sociétés d’outre-mer ne s’en sortiront qu’en
entamant un nécessaire et difficile travail de réconciliation. Ce travail doit se
réaliser avec nous-mêmes – les descendants d’esclaves –, avec les
descendants de colons, l’Afrique et la République.
C’est ce que nous avons expérimenté depuis 15 ans au sein du Comité Marche
du 23 mai 1998 (CM98). Nous sommes partis du constat que la mémoire de
l’esclavage était, chez la plupart des descendants d’esclaves, honteuse et
douloureuse, à tel point que nos anciens nous interdisaient d’en parler . Grâce à
des groupes de parole, nous avons réalisé que de nombreuses fractures de nos
sociétés prenaient leurs sources dans cette histoire. Nous avons entamé un
long travail de réhabilitation de la mémoire des victimes de l’esclavage en
commençant par les considérer comme des parents dont il fallait honorer le
souvenir .
Après la marche des 40 000 du 23 mai 1998, nous avons institué la journée du
23 mai commémorant les victimes de l’esclavage. Dans les archives, nous
avons retrouvé l’identité des aïeux esclaves de près de 80 % des Antillais (voir
le site www.anchoukaj.org (http://www.anchoukaj.org/) ). Nous avons constaté combien
ce travail apaisait le ressentiment et permettait aux Antillais de s’assumer
comme des témoins de leur tragique histoire. Cette travail d’affiliation permettra
de déboucher, nous l’espérons, sur la construction d’un tourisme mémoriel qui
deviendra un axe majeur du développement économique et culturel de ces
pays.
Ce développement ne pourra s’accomplir sans la nécessaire réconciliation de
toutes les composantes ethniques de ces territoires. Les descendants de colons
doivent faire l’effort de s’assumer également et pleinement comme des témoins
de l’esclavage en donnant accès aux archives qu’ils possèdent et en mettant à
disposition des autorités les terres sur lesquelles se trouvent des lieux de
mémoire à réhabiliter.
Nous devons aussi nous réconcilier avec l’Afrique. Les Africains déportés ont
raconté qu’ils avaient été vendus par leurs congénères. Jusqu’aujourd’hui, les
Antillais souffrent de cette histoire. Nous devons comprendre que la traite et
l’esclavage colonial ont été, avant tout, un vaste commerce impliquant les élites
économiques et politiques européennes, africaines, arabes, indiennes et
chinoises. Nous devons dépasser notre ressentiment. Car, même si nous ne
sommes plus des Africains, nous avons l’Afrique en nous.
Enfin, nous ne pourrons bâtir nos sociétés dans une relation conflictuelle avec la
République. Elle a été abolitionniste, mais elle est restée colonialiste. Elle a
commencé son travail de mémoire en votant la loi du 30 juin 1983 officialisant
les commémorations de l’abolition de l’esclavage. Elle l’a poursuivi en 2001 en
promulguant le 21 mai 2001 la loi reconnaissant la traite et l’esclavage colonial
comme crime contre l’humanité. Elle doit le continuer par la reconnaissance
pleine et entière des dates commémoratives des 10 et 23 mai qui ne sont
reconnues que par une circulaire. Elle doit soutenir les initiatives permettant aux
descendants de sortir du ressentiment.
La réconciliation doit devenir un objectif politique majeur de la politique
mémorielle de l’esclavage pour éviter que le ressentiment entraîne ces sociétés
dans un gouffre sans fond.
Serge Romana (Professeur de médecine, Généticien Président du Comité
Marche du 23 mai 1998)

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