Introduction du cours
La traite négrière conduite par les Européens déporta au total près de 12,5 millions d’Africains vers l’Amérique, environ 500 000 à travers l’océan Indien, peut-être 400 000 vers la péninsule ibérique. Le rôle joué par les Européens dans ce sinistre trafic est plutôt bien connu du grand public, celui des acteurs locaux l’est beaucoup moins. Cette communication tâchera d’illustrer très concrètement cette question à travers l’exemple de deux ports africains qui furent au coeur des flux négriers : Ouidah, dans le golfe de Guinée, et Zanzibar sur les rives de l’océan Indien. Dans les deux cas, les autorités locales contrôlèrent très étroitement le trafic et en tirèrent de substantiels bénéfices, démentant la prétendue passivité des sociétés africaines. L’exemple de Zanzibar permettra également d’aborder les circuits de traite extérieurs à la demande européenne.
Résumé du cours
Rappel : la traite négrière conduite par les Européens déporta au total :
– près de 12,5 millions d’Africains vers l’Amérique,
– environ 500 000 à travers l’océan Indien,
– peut-être 400 000 vers la péninsule ibérique (XVe-XVIIIe siècle).
(à ces chiffres, il faut ajouter les traites d’esclaves non-africains, significatives dans l’océan Indien et en Méditerranée).
Dans l’immense majorité des cas, ce sont les Africains qui contrôlent les esclaves jusqu’à leur vente aux Européens. Les Européens ont d’ailleurs peu d’infrastructures pour parquer à terre les esclaves, car les entretenir est couteux.
Ainsi, à de très rares exceptions (capture au hasard, razzias par Portugais et leurs alliés dans l’intérieur de l’Angola), les négriers européens étaient totalement dépendants des vendeurs africains :
– les Européens ne pénètrent pas dans l’intérieur : les populations locales les en empêchent par des interdictions officielles ou par toutes sortes d’oppositions + difficultés du terrain, les Européens n’en ont pas les capacités.
– les esclaves arrivaient sur la côte, depuis l’intérieur, en quantité suffisante par le biais des réseaux négriers locaux.
Le système est bien rodé et, généralement, les Européens qui ne le respectent pas en subissaient rapidement les conséquences. Le paiement de taxes, en particulier, est systématique, qu’elle que soit la région.
Ouidah : un exemple de grand port négrier africain, dans lequel le contrôle par les autorités locales des opérations de traite avec les Européens est particulièrement strict.
Ouidah : se trouve sur la Côte des Esclaves, aujourd’hui au Bénin. La population locale est de culture aja-fon.
Côte des Esclaves : du 16e s. aux années 1860, 2 millions d’esclaves ont été déportés de cette zone. C’est la 2e après l’Afrique centrale, qui a exporté 5,7 millions d’esclaves.
Ouidah est principal port de traite de la Côte des Esclaves des années 1670 jusqu’à la fin de la traite illégale dans les années 1860. Dans le cadre de la traite atlantique, parmi tous les
2
ports de traite africains, Ouidah est le 2nd en volume : 1 millions d’esclaves. Derrière Luanda (2,8 millions).
Ouidah devient un port de traite à la fin du 17e s. Elle passe sous le contrôle du puissant royaume du Dahomey en 1727.
Les Français sont les premiers Européens à s’établir à Ouidah : ils obtiennent le droit de construire une factorerie en 1671 (devenu ensuite un petit fort), puis les Anglais, les Hollandais, les Brandebourgeois et les Portugais (tous dans les années 1680 et 1690). On parle de forts, mais ce sont en réalité des entrepôts de commerce peu militarisés et peu fortifiés. Il ne s’agit pas d’enclaves d’une autorité européenne quelconque, de « comptoirs », ou même les symboles d’une influence européenne informelle. => Ces entrepôts étaient perçus comme étant sous le contrôle du pouvoir local. On le comprend lorsqu’en 1703 les autorités de Ouidah obligent les Européens à y respecter une stricte neutralité entre eux (en 1714 le représentant anglais sera ainsi exilé pour avoir eu une altercation avec l’agent français). Les Européens sont donc très peu nombreux et le personnel est majoritairement africain dans les « forts ».
Production d’esclaves : la politique expansionniste de grands Etats, tel l’Oyo, produit beaucoup d’esclaves (notamment grâce à la cavalerie, via des chevaux importés du nord). Sur la Côte des Esclaves, les réseaux de traite sont profonds et très liés aux marchands musulmans du nord : une traite intérieure inter-régionale.
Le royaume du Dahomey, à son maximum, englobe à peu près l’actuel Bénin et une partie du Togo, le coeur du royaume étant le centre de l’actuel Bénin. Le Dahomey devient un Etat très puissant, doté d’une solide armée et regroupant des populations assez diverses, dont l’unité repose sur leur soumission au royaume. => un Etat centralisé, guerrier, et développant une forme de conscience nationale. Capitale = Abomey. Le royaume conduit de nombreuses guerres avec ses voisins, qui produisent beaucoup d’esclaves.
Ouidah : administrée par un chef militaire et le Yovogan (« ministre des Blancs ») chargé des relations avec les Européens.
Le contrôle des opérations de traite à Ouidah :
Sur les côtes africaines, les opérations de traite sont toujours contrôlées par les pouvoirs locaux, souvent très étroitement. Les Européens s’en plaignent beaucoup, mais l’existence d’Etats très puissants, comme le Dahomey, qui réglementent étroitement les échanges est aussi une garantie pour les Européens : la garantie de relations commerciales stables et efficaces.
Les spécialistes sont d’accord sur ce point : les conditions politiques locales sont décisives pour expliquer le poids de la traite en certains points.
Le déroulement des opérations à Ouidah est particulièrement contrôlé, mais dans ses grandes lignes, il est assez classique et on le retrouve en général ailleurs (avec des différences cependant et notamment un accès au marché souvent plus libre) :
– la traite est toujours débutée avec le Yovogan,
– paiement d’une « coutume » (une taxe), parfois considérée comme une taxation la plus lourde sur toute la côte. En moyenne, on a pu calculer que dans la traite atlantique la coutume pouvait atteindre 10 à 12 % de la cargaison, mais plutôt 5 à 6 % en moyenne.
– les négriers doivent également acheter, en priorité, un nombre fixe d’esclaves au roi et au Yovogan (4 à 5 esclaves),
– de jeunes esclaves sont offerts par le roi : un don en contrepartie de la coutume,
– ensuite, les esclaves traités auprès des marchands le sont à un prix fixe : qui évolue au fil du temps, mais est décidé par le roi et non négocié entre marchands. => les ventes se font donc à prix fixes, sans enchères. Ce qui est négocié, c’est le choix des esclaves retenus.
– une fois la coutume payée, la traite est autorisée : elle se fait par le biais d’intermédiaires officiellement reconnus => un système des courtiers (très fréquent en Afrique),
– il n’y pas de marché ouvert des esclaves : ils sont choisis dans les bâtiments des marchands,
3
– les esclaves ne sont pas délivrés en masse (avant le 19e s.) : ils sont fournis au fur et à mesure qu’ils arrivent, par petits groupes. Avant d’être envoyés aux navires, ils sont enfermés dans des bâtiments sécurisés ou dans les forts : les conditions y sont particulièrement déplorables : hygiène absente, maladies, alimentation pauvre… => la mortalité y est sans doute très forte.
Tous les agents qui participent au commerce sont rémunérés par les Européens, notamment les piroguiers : les négriers européens se plaignent souvent de rémunérations imposées trop élevées.
Selon une estimation, vers 1700, l’ensemble des taxes et droits à payer à Ouidah représentent l’équivalent de 37 à 38 esclaves par navire. C’est assez considérable (selon la taille du navire, cela représente de 10 à 20 %).
– Attention : ce n’est pas un troc, il existe des formes assez complexes de crédit : soit des marchands européens vers les marchands africains, soit l’inverse.
– les esclaves refusés par les Européens étaient peut-être tués sur place, ou revendus pour le marché local.
– les esclaves sont ensuite marqués au fer : pour ne pas être confondus.
– avant d’être embarqués, les esclaves sont déshabillés par les agents africains, puis ils traversent la barre sur des pirogues, les hommes sont généralement enchainés. Il faut avoir conscience que la plupart des esclaves ne connaissaient pas la mer : passer les vagues sur la pirogue devait être effrayant. + tentatives d’évasion et de suicide : noyades fréquentes.
A Ouidah s’établissent des Brésiliens et des Afro-portugais de diverses colonies (et de Cuba) à partir du début du 19e s. ; une communauté afro-brésilienne s’y développe. Parmi ses marchands, on trouve des négriers brésiliens… mais aussi – surtout après 1835 – d’anciens esclaves qui avaient vécu au Brésil (et étaient nés en Afrique). => Certains venus librement d’autres déportés du Brésil car ces libres de couleur étaient considérés comme des agitateurs. Beaucoup sont investis dans la traite, y compris d’anciens esclaves !
Malgré l’interdiction de la traite (1807 pour la Grande-Bretagne, 1815 pour les autres puissances européennes), une traite illégale se poursuit, elle est encore très forte dans les années 1820, puis diminue progressivement.
Mais un autre produit va prendre de plus en plus de poids : l’huile de palme. Dans la seconde moitié du 19e s., les élites locales de l’Est du golfe de Guinée, et notamment du Dahomey, développent une économie de plantation, centrée sur le palmier à huile. Il s’agit donc du développement endogène d’une économie esclavagiste, afin de fournir la demande européenne en huile (savon et lubrifiant pour les machines => révolution industrielle).
Ces plantations appartiennent au roi, à des officiers, de grands marchands et des marchands « brésiliens ». Certains propriétaires ont des centaines, et parfois des milliers d’esclaves.
Dans l’Ashanti, le Dahomey, des Etats yoruba, l’essor de l’esclavage fut tel que la population libre ne représente plus qu’une minorité, surtout au milieu du 19e s.
En 1851, un voyageur britannique estime qu’il y a 30 000 habitants à Abomey, dont 10 000 esclaves.
On passe d’une économie centrée sur l’exportation d’esclaves à une économie tournée vers la production reposant sur la main-d’oeuvre servile.
L’ampleur de la demande européenne en esclaves a joué un rôle très important dans l’explosion de l’esclavage en Afrique de l’Ouest au 19e s., mais ce n’est pas le seul facteur.
Ce cours est proposé par:
Thomas VERNET
Qui est Thomas VERNET ?
Maître de conférences en histoire de l’Afrique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Supports du cours